Interview de deux jeunes apprentis-tailleurs

Léon LUCHART
9/8/2023
Interview de deux jeunes apprentis-tailleurs

Mattéo Roibet et Lucie Gimitelli, deux apprentis-tailleurs travaillant respectivement chez Cifonelli et Dior, se sont prêtés au jeu d’une interview pour PG. Les propos que vous allez lire reproduisent les grandes lignes de l’échange que j’ai eu avec ces deux passionnés, âgés d’à peine 22 et 21 ans. Nous espérons que cet article permettra de mieux faire connaître les profils des artisans auxquels nous devons nos costumes - et qu’il pourra susciter quelques vocations.

Allons au plus évident pour commencer. Pourquoi le vêtement, pourquoi l’art tailleur ? Qu'est-ce qui vous attache à ce milieu et cette profession ?

Mattéo : La passion, sans aucune hésitation. Ce qui me fascine dans ce domaine, c'est tout l'artisanat et l’histoire qui tournent autour de la conception du vêtement, quel qu'il soit - veste, manteau, costume. Le déclic s’est produit vers mes 19 ans ; ça n’avait rien de familial, j’avais même passé un Bac S. En réalité je suis entré dans ce monde par le biais des vêtements de cosplay, que je faisais réaliser sur mesure. Le processus m’a intéressé, j'ai donc commencé à apprendre la couture seul. Ensuite, j'ai fait un CAP ; une formation pour adulte en un an, à Lyon, intitulée « Couture et vêtements de flou » - rien de tailleur à l’origine. Je travaillais en autonomie sur mes propres projets par ailleurs, j'apprenais avec les outils que j’avais à ma disposition, des livres notamment. Au bout d’un an, j’ai envoyé un mail à l’atelier de Liverano & Liverano. Je me suis dit « Pourquoi pas ? » ; je me retrouve à faire un an en Italie. Une nouvelle année plus tard, je croise le chemin de Lorenzo Cifonelli. Vitto, qui était mon maître à Florence à l'époque, m'a dit de tenter ma chance dès ce moment. J’y suis allé, et après plusieurs échanges et un essai, j’ai pu intégrer l’atelier.

Quand s’est produit le déclic pour toi Lucie ?

Lucie: Le changement intervient aussi autour de mes 19 ans. J'ai également obtenu un Bac S, et ensuite, j'ai fait deux ans de prépa Chartes - donc rien à voir avec l’art tailleur. Et puis il y a eu le confinement, et avec lui, davantage de temps pour les loisirs. J'ai toujours aimé faire des travaux manuels, peindre, fabriquer des bijoux. Je me suis essayée à la couture pendant cette période. Ça m'a plu et je me suis dit : pourquoi pas l'envisager professionnellement ? pourquoi ne pas en faire mon métier ? Au départ, je me suis renseignée sur les formations qui existaient en France. J’ai trouvé le CAP « Tailleur » à Paris, à l'IFM. Il se fait en alternance, et là, deux possibilités s’offraient à moi. Soit je trouvais un patron par mes propres moyens. Ça signifiait feuilleter les pages jaunes; beaucoup de coups de fil, beaucoup de lettres de motivation à écrire pour chacune des maisons. Et contrainte supplémentaire, il fallait que ce soit à Paris pour éviter les allers-retours. Soit je participais au concours organisé par l’école. A la clé, la possibilité d’être mise en relation avec des maisons du groupe LVMH. La formation était permise par l'IME, « L'Institut des métiers d'excellence » qui propose des parcours dans différents savoir-faire, dont la couture. J'ai passé ce concours, et j'ai eu un entretien avec la Maison Christian Dior.

Une fois dans ces maisons, comment se déroule votre quotidien ? J’imagine que des missions spécifiques vous sont attribuées ?

Lucie : Pour ma part, je travaille sur le prêt-à-porter femme tailleur, donc déjà, ça restreint le champ. Le fonctionnement, par ailleurs, dépend des ateliers ; j’ai la chance, dans le mien, de pouvoir faire à la fois de la coupe, du modélisme et de la couture. Je peux toucher un petit peu à différents aspects et ça me permet aussi de voir ce qui me plaît le plus, d’avoir une vision exhaustive de la confection d'un vêtement. Ce qui me manque, c’est d’une part la couture traditionnelle, qui en général appartient davantage au vestiaire masculin, et d’autre part, les essayages.

Mattéo : Mes tâches sont assez spécifiques. J'aime le travail de précision, je fais donc beaucoup de poches, mais aussi des mises à l'essayage (monter un essayage, le préparer), je retrace certaines parties parfois. Je peux aussi piquer la toile à l'intérieur d'une veste, en faire la structure interne. J'aimerais bien monter le col de la veste, mais c’est vrai que pour moi aussi, il y a cette question de l’essayage – être directement avec le client. Pour le moment, je monte l'essayage, mais je ne le vois pas sur la personne.

Est-ce qu’on prend encore plaisir à s’habiller quand on passe sa journée à confectionner des costumes ? Est-ce que le rapport au vêtement change ?

Mattéo : J’imagine que certaines personnes finissent par se lasser. Moi, j'adore m'habiller tous les matins. Après, évidemment, on acquiert des déformations professionnelles, j’imagine que tu devines lesquelles. On ne peut pas s’empêcher de scruter les tenues des gens que l’on croise, tout le temps.

Lucie : En ce qui me concerne, j'ai toujours eu plaisir à m'habiller ; en revanche ma manière de consommer a changé. Je donne beaucoup d'importance à la coupe et aux matières et je m’habille essentiellement en seconde main, ce qui demande souvent du temps (et des retouches).

Je crois avoir vu sur Instagram que vous préparez ensemble un smoking pour femme ; vous pouvez nous en dire plus ?

Lucie : Oui, c’est un de nos projets communs. C'est stimulant de travailler à deux dessus, on s’apprend des choses mutuellement. Il faut travailler en autonomie sur des projets personnels ; c’est vraiment très important. Quand on arrive et qu'on débute dans un atelier, on ne va pas forcément nous confier toutes les tâches, il est vraiment nécessaire de se former en parallèle. C’est comme ça qu’on fait des erreurs et qu’on progresse.

Mattéo : Confectionner un smoking représente un beau défi ; jusque maintenant je n’avais réalisé que des vestes. Il y a beaucoup de subtilités, déjà avec la soie des revers qui doit correspondre à celle de la ceinture, du nœud papillon, du pantalon aussi. Ça demande de faire quelques calculs.

Qu'est-ce que vous conseilleriez à des personnes qui hésiteraient à se lancer dans une reconversion ?

Lucie : J’ai entamé récemment une nouvelle période de recherche pour intégrer un atelier à la rentrée, dans le cadre de la poursuite de mes études, et j'ai été confrontée à un certain nombre de refus. C'est toujours très compliqué, il ne faut jamais se contenter d'appeler le premier numéro qu'on trouve sur Internet. Et puis, en France, on dénigre beaucoup les métiers manuels, alors qu'il est tout à fait honorable de travailler de ses mains. Il n’y a pas de honte à faire un CAP à 19 ans, même après des études. On m’a beaucoup demandé si j’étais certaine de vouloir me réorienter après avoir fait mes deux années de prépa. J’étais sûre, j’avais envie de faire ce qui me plaisait, et je savais que derrière, il y avait des perspectives d'avenir, ainsi qu’un métier concret, avec du sens. On retrouve dans nos formations un certain nombre de personnes qui se sont réorientées. Et les entreprises acceptent souvent d'embaucher des apprentis qui n’ont pas forcément suivi de formation spécifique (mode ou haute couture). Ce que l’on regarde avant tout, ce sont nos compétences, nos travaux et si tout cela fonctionne avec la maison.

Mattéo : Il faut oser. Allez-y, foncez. N'hésitez pas, poussez les portes. Vous aurez sûrement des réponses négatives, mais en vous montrant persévérant, vous finirez par obtenir ce que vous voulez. Il ne faut pas s’arrêter au premier « non » que l’on reçoit, il faut insister, montrer ce dont on est capable. Evidemment, dans mon cas, réussir à rejoindre les rangs de Cifonelli est une perspective qui n’est pas apparue du jour au lendemain, c’est une idée qui a pris forme au cours des années. Ce qui est certain, c’est que ça ne tombera pas du ciel, et qu’il faut créer les opportunités. Je ne suis pas employeur mais je pense que dans ce milieu on préférera choisir quelqu'un qui a peut-être moins de diplômes mais plus de facilités parce qu'il aura davantage travaillé en autonomie.

Propos recueillis et mis en forme par Léon Luchart

Photo de couverture : @saint_ambroise (galerie Sasha Leboeuf Véronique Smagghe)